Pacte

Publié le 06/05/2014

Cher journal,

Il faut bien te commencer à un moment, et celui-ci n’est pas, à tout prendre, pire qu’un autre. Avant que nous commencions à discuter - ou plus exactement, avant que je ne monologue - des nombreux et sidérants événements de ma palpitante existence, il me faut tirer quelques petites choses au clair. Tu me pardonneras donc un petit peu de critique, un zest de théorie. En échange de quoi, je te promets de combler ma pente naturelle et de ne pas me laisser aller à me noyer dans les théories abstraites, pour rester vraiment dans le domaine empirique. Sois rassuré : tu es et tu resteras un journal, et pour rien au monde je ne voudrais que tu te transformes en essai.

En matière de journal, je crains d’avoir pour seule référence celle de Philippe Lejeune et son désormais célèbre “Pacte autobiographique”. Hélas, je vis à une époque où les pactes sont désormais trop nombreux et trop insupportables. Aussi ne puis-je signer un tel contrat, ni avec toi, ni avec d’éventuels lecteurs. Me montrer tel que je suis ? Jamais. Dire la vérité, autant que faire se peut ? Mais je ne me la dis guère à moi-même. Supprimons d’abord donc toute obligation de sincérité, et je voudrais bien, à la rigueur, m’engager un tout petit peu. Partons de la formule la moins universitaire proposée par Philippe Lejeune.

C’est l’engagement que prend un auteur de raconter directement sa vie (ou une partie, ou un aspect de sa vie) dans un esprit de vérité.

Engagement, bon, voilà qui commence mal, mais admettons. Auteur, je dois bien l’être un petit peu rien qu’en ayant déjà écrit ces quelques lignes. J’ai déjà dit combien “un esprit de vérité” me paraissait intenable. Bref, je m’engage à raconter ma vie imaginaire - mais, en contrepartie, dans les moindres détails et avec toute la sincérité de mon imagination. Etant libéré de toute réalité, je ne peux garantir de raconter ma vie de façon continue, puisque j’ai tout à la fois deux, vingt et quatre-vingt ans, grâce au miracle de l’imagination. Je vis dans un monde instable, comparable à celui des rêves, mais que ne vient jamais gâcher ou sauver la sonnerie importune d’un réveil-matin. Je m’efforcerai de parler essentiellement de moi-même et de ne pas verser dans trop de considérations de l’ordre de celles que je tiens en ce moment-même, comme je l’ai déjà promis plus haut.

Cela me paraît déjà beaucoup promettre.

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