Masses

Publié le 19/05/2015

Cher journal,

Parfois - rarement - je saigne. Sans la moindre plaie, sans rien qui bée sur ma peau, mais par une étrange condensation. Tout cela sans douleur, sans rien ressentir. Je me donne l’impression d’être un immense alembic oublié qui distille à vide, dont connaître la fonction d’origine exigerait de suivre un labyrinthe de tubes plus ou moins discernables. Comme aucun bandage ou onguent ne semble venir à bout de ces crises, je me résouds à consulter.

Par le passé, je ne me faisais soigner que par des docteurs dont le faciès angélique promettait une tête pleine de commisération, mais trop souvent vide de remèdes pour mon mal. Depuis peu, je tente un changement et vais voir un homme extraordinairement désagréable, dont le regard à la fois narquois et clinique semble juger aussi durement la maladie que celui qui la porte. Ses joues cèdent à la mode contemporaine de la barbe, qui cache le mouvement permanent de ses lèvres; car il s’entretient en permanence avec lui-même, et tandis qu’il vous soigne, il multiplie les notes verbales, toutes prononcées à un volume si bas que l’oreille la mieux entraîné échouerait à les retranscrire. Ce personnage provoque chez moi une antipathie sans réserve; mais en même temps, lui seul semble à même de m’apporter un semblant de guérison.

De temps à autre, il accepte malgré tout d’échanger quelques mots intelligibles; et comme un grand nombre de ses collègues, il cherche à faire comprendre au néophyte tel ou tel mécanisme complexe de l’anatomie. La plupart ont en réserve une gamme de modèles, pour lesquels je nourris une certaine fascination, et qui rappellent les squelettes des classes de biologie, aux os atteints par une improbable jaunisse. Mais celui-ci, voulant décidément faire l’original, n’a aucun de ces outils, et dès lors ne peut s’empêcher de tout mimer.

Une consultation, comme un concert, un film, une littérature, et pire encore, une représentation théâtrale, repose en fin de compte sur une espèce de brouillard duquel il ne faut pas sortir, sous peine de ne rien goûter. Et je gage qu’existent bien des ruses, des astuces de prestidigitateur à l’usage de la médecine. Aussi, lorsque soudain, mon docteur se met à marcher comme on imagine les hommes préhistoriques, d’une démarche encore simiesque, les bras forts ballants, et bouge ses mâchoires latéralement, les yeux soudainement vides, je ne m’aperçois pas, sur le moment, du ridicule de la scène.

Avant de partir, tandis qu’il réplique ironiquement à tout ce que je peux lui dire, et à mon étonnement devant le caractère incompréhensible de mon mal, il se penche vers moi et, en guise d’explication, me dit de l’air le plus mystérieux qu’il arrive à prendre : “La vie est faite de muscles”. Je rentre et ne parvient pas à déterminer si cette maxime demande une interprétation ou s’il s’agit d’une exhortation à faire plus de sport, et ce qu’en penseraient les arbres sur le boulevard, qui la font mentir avec bonhomie.

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