Franklin

Publié le 15/04/2016

L'Art de la Vertu

Cher journal,

La Communauté, ces derniers temps, se trouve si peu aisée et ses membres sont si occupés, que deux décisions également contestables ont été prises. La première, passe encore, fût d’augmenter considérablement la quantité de soupes et nouilles lyophilisées dans l’ordinaire des repas. La seconde, autrement plus dangereuse: me nommer responsable du choix d’un fournisseur de ces repas en sachets. Je reçois donc ces derniers temps une grande quantité de représentants de commerce spécialisé dans l’alimentation sous cette forme.

Tout à l’heure, deux hommes et une femme en costume vinrent ainsi me vanter les mérites de leur recette, de leurs légumes séchés et du goût exceptionnel que gardent les condiments malgré le traitement qu’on leur a fait subir. Mais ils conclurent leur présentation par une formule qui m’a marqué, et qui mérite d’être consignée ici. L’un des bonimenteurs, après vingt minutes de discours, commença sa conclusion à peu près comme suit : “Enfin monsieur, j’ai pris cette habitude, de ne pas simplement présenter notre produit, mais aussi notre conglomérat; et je voudrais prendre encore cinq minutes de votre temps pour vous parler de nos valeurs.” Suivit un exposé de leur conception du business, de la façon dont leurs employés étaient traités, de leur opinion sur le profit, et de nombreux autres sujets qu’on imagine sans peine.

Je les ai congédié avec toute l’amabilité possible et je suis resté seul à ajouter les pochettes en aluminium laissés derrière eux à l’immense collection d’échantillons que j’accumule depuis quelques jours. Et tandis que je cherchais de quelle manière ranger au mieux tous les sachets de soupe, je me suis fait la réflexion que je ne saurais, pour ma part, faire un tel discours, et affirmer tout de go, voici mes valeurs, voici ce que je crois, ou dresser une charte quelconque. Tout cela sonne beaucoup trop politique et moderne à mes oreilles. Mais quand on est, comme moi-même, vieux jeu et autarcique, quand on a vécu à Athènes et qu’on est resté au fond un peu grec dans certains idéaux, on préfère les vertus aux valeurs.

Et tout ce que je t’ai exposé ces derniers temps, mon désir de réforme, ma colère contre moi-même, tout cela me paraît éclairé à la lumière de cette très vieille lune, ce désir que j’ai d’être un homme vertueux. Régulièrement, cette idée m’obsède; mais il faut croire que je ne suis pas capable de la maintenir sans cesse en tête, sinon je serais déjà celui que je voudrais être. Alors, comment procéder ? Je connais un homme, à vrai dire le meilleur de ceux que je connaisse, qui par épisode se prive pendant tout un mois d’un de ses plaisirs. Il procède, pourrait-on dire, par cure. Alors pourquoi ne pas généraliser le principe, et tenter une cure de morale ? Mais comment la composer ? Il m’est alors revenu que Benjamin Franklin avait exposé ce même problème dans ses mémoires. Jeune homme, il avait nourri, avec la simplicité qui le caractérise, l’ambition d’atteindre “la perfection morale”. Malheureusement, sa vision de l’excellence reposait sur l’idée de se corriger lui-même, et d’éviter de commettre certaines fautes; ce en quoi il donnait une définition très négative de la vertu, résumée en l’absence de vices. Je ne suis pas d’accord avec lui sur ce point, mais continuons à le suivre. Franklin s’aperçut vite que les facultés d’attention dont nous sommes dotés nous permettent une certaine vigilance, mais qu’on ne peut se prémunir de toutes les fautes possibles. Il convient donc de concentrer son attention, successivement, sur tous nos travers.

c’est ainsi qu’il mit au point un plan général, selon sa formule, de “campagne contre ses vices”, qui supposait de pratiquer de façon successive, chaque semaine, une vertu en particulier parmi treize qu’il avait retenu dans toutes ses lectures. Et il notait scrupuleusement, du moins au début de son projet, chaque manquement à ses bonnes résolutions. Je n’ai pas la patience ni l’ambition nécessaire pour un tel perfectionnement, mais, à tout le moins, je peux essayer sa méthode, et tenter d’empreinter tour à tour les treize voies vers l’excellence qu’il a indiqué; mais pas toute une semaine chacune, car j’en serais bien incapable. Mettons à peu près deux jours. Et surtout, m’efforcer, si j’en suis capable, de les aborder autrement que comme une voie étroite au-dessus d’un précipice, exigeant que l’on suive un droit chemin sous peine de choir, mais plutôt comme une direction générale sans trop subir le souci des erreurs. Si cet exercice sera sûrement très insuffisant à me rendre meilleur, au moins seras-tu, pour une fois, plus proche d’un vrai journal, rempli de notes quasi-quotidiennes - qui sait, cher journal, peut-être toi-même gagnera à ce travail.

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