Antiquités

Publié le 21.05.2014

Cher journal,

Mon quartier général du moment est envahi de toute part par des espèces de brocanteurs invraisemblables, qui vendent des choses dont personne n’a besoin, en cultivant une devanture dont le caractère amateur est particulièrement recherché. Dans toutes les grandes villes, j’ai toujours trouvé deux sortes de personne : ceux qui apprécient infiniment ne pas avoir à connaître le nom de leur voisin et ceux qui veulent à tout prix vivre dans un village, ou plutôt l’image qu’ils s’en font. Pour ces derniers, qui semblent majoritaire de par chez moi, une boutique ne peut pas être le lieu où deux comptabilités se rencontrent ; il est hors de question d’y trouver des clients, ce sont des visiteurs, peut-être des amis. Le vendeur ne l’est que par incidence. Naturellement, tout est rigoureusement « fait maison », ou sélectionné avec soin dans les endroits les plus exotiques ; à la rigueur, sorti d’un grenier pour, à nouveau, voir le jour et connaître une nouvelle existence. Ceux que je vois y faire leurs achats sont la plupart du temps des individus qui reviennent de travailler dans des temples utilitaristes. Ce doit être pour eux une forme d’exutoire. Sans doute, certains d’entre eux, n’y tenant plus, quittent à leur tour leur rôle habituel dans la société, ouvrent une de ces échoppes et eux aussi se décident à faire commerce de bibelots en faisant semblant d’avoir changé de vie.

Je me moque, mais à vrai dire, la chose ne m’importe guère et j’avoue que si cela suffit à rendre tout ce petit monde heureux, je ne vois pas de raison particulière d’enrager. Décidé à combattre mon image caricaturale de ces boutiques, je me hasardai donc hier dans celle qui me paraissait la moins irritante, une boutique d’antiquaire dans laquelle on pouvait apercevoir, au milieu des bustes et des vieux livres obligatoires, une petite lampe sans fioriture dont j’espérais qu’elle fournirait une solution de remplacement à celle que j’ai sur mon bureau, montée sur des ressors invraisemblables et que je n’arrive jamais à orienter comme je le désire.

Depuis quarante siècles que je fréquente des antiquaires – profession ancienne s’il en est – tous ceux que j’ai connus garantissaient le sérieux de leur boutique en s’efforçant d’avoir l’air eux-mêmes aussi vieux que possible. Mais je fus accueilli cette fois-ci par un jeune homme. Surpris par son âge, je lui demandais s’il était le propriétaire de cet établissement. Il me le confirma. En m’excusant de ma franchise et de l’impolitesse de ma curiosité, je l’interrogeais aussitôt sur les motifs qui peuvent pousser quelqu’un à ouvrir une boutique de vieilleries.

« J’aime les choses particulières, monsieur ; j’aime le fait de savoir que ce fauteuil a été fabriqué à cette époque, dans cette manufacture ; j’aime la statuette derrière vous, qui vient de telle tribu d’Afrique ; j’aime ce service à thé japonais ; ce tableau, qui est bien sûr une croûte, mais qui évoque les Provinces Unies même ce téléphone qui ne doit pas avoir plus de trente ans, n’est plus un téléphone ; en le regardant, on pense aux années 1980. Voilà, c’est ce que j’aime, ce sont les choses particulières, à qui le temps a donné un contexte, sans prétentions universelles. » (Je m’efforce ici de rendre un propos nettement plus long et confus, mais c’était l’essentiel de son propos ; et tout ceci fût dit avec une certaine passion, un tremblement dans la voix).

N’importe quel lecteur de Balzac sait qu’il ne faut pas entamer une conversation philosophique avec un antiquaire. Après l’avoir remercié pour sa réponse, je lui demandais si la lampe fonctionnait encore ; il m’informa que non. Mes compétences en matière de bricolage n’allant pas très loin, je dû renoncer à mon achat – et au passage, à mon désir de renoncer aux caricatures et à trouver un jour un antiquaire qui m’inspire de la sympathie.

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