Collecte

Publié le 28/04/2017

Une chronique italienne

Cher journal,

A mon tour de tourner beaucoup de pages, celles des calendriers ou des livres de bords. On m’avait confié des charges qui exigeaient la plus grande attention, et je m’en montrais indigne, en commençant par perdre le compte du temps, sans doute parce que mon attention et mes calculs portaient sur les heures que je pourrais consacrer, chaque semaine, à mes visites chez les T. Mais je faisais attention à ne pas négliger le comte Pagliadora, malgré mes fréquentes visites à ses voisins et rivaux. Peu de temps après mon arrivée, je lui avais expliqué que je devais procéder à un inventaire cartographique et juridique de ses terres. Considérant cette tâche comme dénuée d’intérêt, il me renvoya d’un geste négligeant vers son feudiste. Je l’imitais, et puisqu’on m’avait mis dans les pattes le jeune Battista Ciarsti, le chargeait de travailler avec l’archiviste du comté pour extraire les informations dont nous avions besoins.

Nous étions installés dans une ancienne maison d’octroi, désormais hors d’usage puisqu’on ne voulait plus de douanes intérieures en Toscane. Vivaient avec nous deux anciens employés des douanes, qui passaient l’essentiels de leur journée à jouer aux cartes et à s’occuper du poulailler qui assurait une partie de notre alimentation. Le soir, Ciarsti et eux partaient le plus souvent dans une espèce de troquet du village; pour ma part, je dînais régulièrement avec la famille Pagliadora, dont le patriarche m’interrogeait sur les miracles qui proliféraient dans les pays voisins. Ma réserve d’informations sur l’étranger s’épuisa assez vite, et j’eus rapidement recours à l’invention. Heureusement, il me fallait de temps à autres revenir à Florence rendre des comptes et demander plus d’argent pour ma mission, et je faisais chaque fois provision de potins divers.

Ciarsti, au début, voulait me faire des rapports réguliers. Je fis un effort sur moi-même et fit tout mon possible poru donner l’impression de le guider - mais je me contentais surtout de formules vagues en guise de conseil, et d’un grand nombre d’encouragements. Je m’assurais au passage que ses sorties nocturnes ne comportaient pas trop de vice, inquiet d’avoir à rendre des comptes à sa famille. Je pus tout de même constater, au fil des semaines, qu’il ne manquait pas de cervelle. A vrai dire, à part d’occasionnelles saoûleries nocturnes bien excusables, je n’avais pas grand chose à reprocher à Ciarsti, qui s’était montré précieux depuis qu’il travaillait à mon service. Il ne souffrait pas trop d’occuper un rôle en somme assez modeste, au service d’un simple roturier de mon espèce; au contraire, il se montrait extrêmement appliqué et il commençait à éclaircir et dessiner un peu les propriétés exactes de Pagliadora, leurs répartitions, leurs tailles et le bien qu’il en tirait.

Un jour, la hiérarchie me fit savoir que le Trésor attendait - non sans une certaine impatience - le versement de la Decima. Je devais quoiqu’il arrive faire parvenir une somme non négligeable à Florence; et je serais, sur mes propres deniers, responsables de tout cela. De temps à autres, Pagliadora et Madame de T…. m’avaient mentionné cette échéance, mais comme ce sujet m’assommait profondément, j’avais toujours dévié la conversation. Désemparé à l’idée de devoir venir frapper à la porte de gens avec qui j’entretenais d’aussi bon rapports pour leur réclamer de l’argent, je restais cloitré pendant toute une semaine. Le jeune Ciarsti avait assez d’esprit pour deviner que mon changement soudain de comportement cachait quelque chose et, comme il me vit occupé à rien d’autre sinon à jouer aux cartes avec les deux commis du fisc trois jours d’affilés, il me prit à part et me demanda, en me versant un grand verre de vin, si je ne me trouvais pas victime de quelques mauvaises humeurs.

“Cher Battista, j’ai peur d’avoir été un piètre modèle pour vous. La vérité est que je dois m’assurer de collecter, auprès des trois ou quatre propriétaires de la région, la Decima. Mais je n’ai aucune idée de la somme que je dois leur réclamer, ni même de comment procéder. Autant vous le dire franchement, Battista, je ne suis qu’un imposteur, je ne mérite pas ma charge, et je donne à la jeunesse le pire des exemples.

- Monsieur R., si ce n’est que cela ! Vous êtes mon bienfaiteur et je ne peux que vous assister; du reste, je vous assure que rien ne sera plus simple. Vous avez sans doute avec vous les livres de compte des collectes précédentes; nous les imiterons, puisque nous n’avons pas encore un cadastre digne de ce nom. Quant au prélèvement en lui-même, rien de plus simple : si le duché paye les deux larrons de la pièce d’à côté, ce n’est pas à se tourner les pouces. En plus, voyez comme le rôle est petit, ce sont quatre personnes qu’il suffit d’aller voir ! Et vous imaginez bien que tout ce monde a dans ses cassettes tout le numéraire pour nous payer directement; vous n’aurez même pas à vous soucier d’éventuels paiements en nature. Il suffira ensuite d’apporter ce bel argent à Florence si on ne nous dépêche pas des gens pour se faire.” Je crus un moment que Ciarsti allait se proposer pour cette mission de confiance; et l’idée de le laisser partir avec un pécule confortable ne me plaisait guère. Mais il sembla deviner de lui-même que cette proposition éveillerait ma méfiance, et s’arrêta là.

Je remerciais Ciarsti, qui m’épaula dans l’exécution de son plan; nous trouvâmes les livres précédents, inventèrent une formule rapide pour trouver comment parvenir au montant réclamé par Neri, et mirent en marche sans trop de difficulté le petit alembic fiscal. De fait, alors même que je n’avais prévenu personne de la venue de mes sbires, tout le monde s’acquitta de son dû. Lorsque je revins voir peu après Madame de T. puis Pagliadora, je craignais que leur comportement à mon égard soit changé à tout jamais, et je ne pouvais me départir d’une grande gêne à l’idée d’être invité, voire fêté par des gens que je devrais régulièrement taxer de la sorte. Mais j’oubliais que je ne procédais pas en qualité de cambrioleur, que mes modestes prélèvements recouvraient pour une fois le caractère de la légalité la plus absolue; et qu’en somme, il arrive que les gens payent leur impôt sans protestation.

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