Têtes

Publié le 21.11.2014

Cher journal,

A chaque fois que je mets les pieds en Angleterre, la semaine de mon arrivée, il faut toujours qu’il y sévisse une terrible tempête. Comme il en va ainsi depuis l’excursion bretonne de César, je me suis habitué à la chose, et, cette fois-ci, ayant prévu le coup, je m’étais réfugié dans une auberge, à quelques lieues de Westminster. Le bruit des grands volets de bois claquant le mur couvrait les crépitements du feu où je me réchauffais, mes doigts glacés peinant à tourner les pages de l’Essai sur la poésie dramatique de Dryden. Tout en regrettant que la peste, trois années plus tôt, n’est pas empêché l’auteur de ce pensum de le publier, je me rassurais tant bien que mal, l’orage finirait dans la nuit et dès le lendemain je pourrais reprendre mes plans.

La porte s’ouvrit brusquement, et je vis entrer un vieux soldat, qui gardait assez bonne allure malgré le vent et la pluie. Il avançait en boitant un peu, un gros paquet sous le bois. Examinant tour à tour toutes les personnes qui se trouvaient dans la salle, de l’air de celui qui cherche à reconnaître quelqu’un à qui il a donné rendez-vous, il finit par se diriger vers ma chaise. Je crus d’abord qu’il voulait se sécher près de la cheminée, mais il vint s’accroupir tout près de moi. Puis, s’assurant que seul moi pourrait examiner le contenu de son sac dans la position où il se trouvait, il l’entrouvit. Je vis alors à l’intérieur une tête coupée, dont la couleur entre jaune et mauve suggérait une certaine ancienneté. “Elle est tombée du palais cette nuit-même. 10 guinées”, murmura-t-il. Je compris immédiatement qu’il s’agissait de la tête de Cromwell, que l’on affichait depuis presque trente ans sur les murs du palais de Westminster.

Inutile de dire qu’une affaire pareille ne se refuse tout simplement pas. J’achetais immédiatement la tête, sans savoir que je mettais mes propres appendices dans un mécanisme infernal qui, cent ans plus tard, m’amènerait à diriger l’un des plus grands trafics de restes humains depuis la passion des reliques quelques siècles auparavant. Si, le marché de la tête française fût certainement le plus intéressant avec le temps, je n’oublie pas que ma première spécialité fut britannique.

J’aurais pu commencer ce type d’activité commerciale bien plus tôt, n’était une terrible déconvenue, parvenue celle-ci cent ans plus tôt. Lorsqu’Elizabeth finit par se décider à se débarasser de Mary d’Ecosse, je m’assurais d’assister à cette exécution, pour des raisons assez peu avouables - disons que je voulais pouvoir admirer une dernière fois un caractère et un physique spectaculaires, gâté uniquement par un goût un peu ridicule pour le martyr.

Ce fût un spectacle assez effrayant, mais j’ai lu depuis des relations si excessives de cette journée que je ne veux plus en croire mes propres souvenirs. Mais enfin, après trois coups de hache, le bourreau parvint enfin à détacher la tête du reste du corps; comme il s’emparait d’une poignée de superbes cheveux automnes de Marie, pour pouvoir enfin exhiber le résultat de son travail, ils lui restèrent dans la main et la tête commença à rouler par terre. Tandis que l’exécuteur continuait à serrer dans sa main la perruque, ceux au premier rang avaient à la fois la chance et le malheur de découvrir le vrai visage de la Reine, et sa véritable chevelure, quelques poignées grises. La pauvre tête, sans l’auréole rousse qui l’accompagnait d’ordinaire, révélait soudain les rides, les cernes, les crevasses, les tâches brunes et toutes les marques de l’âge; sa chute ridicule, enfin, achevait de la priver de gravité à tel point qu’elle ressemblait plus à la tsantza d’un Jivaros - je jurerais même avoir eu l’impression qu’elle rétrécissait à vue d’oeil. Enfin, quand la tête arriva à mes pieds, rien ne m’empêchai de m’en emparer et de fuir. Mais bêtement, je la prenais entre mes mains, croyant sentir quelques nerfs pendouillant sur ma paume, et je la rendais à celui qui avait si mal fait son office.

Toutes ces histoires de trafic de chefs, je les racontai bien des années plus tard à Iris Murdoch lors d’un passage à St Anne’s - elle-même, bien sûr, dotée d’une physionomie fascinante, sorte de version féminine de Hegel. Je crois que je pourrais tenir un journal entier consacré uniquement aux têtes anglaises.

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