Ébrouement

Publié le 21.01.2020

Cher journal,

L’amour que je porte à la plupart des chiens doit sans doute, aux yeux de certains, racheter beaucoup de mes défauts; mais il y entre, je dois le reconnaître, une certaine jalousie car j’envie plus que tout la capacité canine à s’ébrouer. Je vis avec le regret perpétuel de ne pas en être moi-même capable, et à chercher les ersatzs auxquels l’humanité doit se résoudre. Hélas, je ne peux agiter toute la lourde matière de mon squelette, faire tourner tout mon corps sur lui-même, et ôter par une longue vibration tous les poids accumulés, quitte à ruiner tout ce qui trouve dans mes alentours immédiats. Ces dernières semaines, engourdi, paresseux, occupé uniquement à quelques hobbies du moment et à mes obligations élémentaires, je menaçais de me noyer dans mon goût pour l’habitude et la répétition; j’ai sautillé à pied joint, saisi ma veste laissée sur le canapé depuis des jours, et sans même prendre le temps de lacer mes chaussures, je me suis forcé à mettre le nez dehors. Aucun juge, s’il devait comparer entre l’élégance dont la nature a doté les chiens - ainsi qu’un certain nombres d’autres animaux, mais aucun n’égale tout à fait mes favoris dans cet exercice - et la faible imitation que je produis, ne trancherait en ma faveur.

Voilà, en tout cas, pourquoi et comment je marchais le long d’une immense halle réservée aux artisans, tout près de chez moi. Ils ne veulent pas se donner le nom, trop industriel, d’usine ou celui, trop ancien, de manufacture; et après tout, ils se spécialisent dans les articles de mode, je suppose qu’ils connaissent assez les goûts du jour pour savoir quel terme employer pour saisir l’imagination de leurs clients. Je passais sour leurs fenêtres, parfaitement régulières, étroites mais hautes, contre lesquelles s’entassent sans ordre des boîtes que tout le monde reconnaît au premier coup d’oeil. Si on entre dans un grand magasin, ou dans une enseigne un peu coquette, on trouvera les même - leur rubans sombres, leur couleur d’automne, le logo qu’on ne connaît jamais aussi bien qu’on croit, peut-être parce qu’il se confond dans nos mémoires avec celui de la collection d’une maison d’édition célèbre - mais parfaitement arrangées, empilées en cercles concentriques, déposées avec art comme les cadeaux au pied du sapin sur la couverture d’un magazine. Ici, on les voit au contraire dans leur habitat naturel, simples boîtes privés du cachet qu’elles n’obtiendront qu’en sortant des petits hangars où ils demeurent. Je me demandais, tout en rétrécissant mon cou sous l’effet de la pluie, comment les employés de ces entrepôts considéraient ces boîtes, s’ils pouvaient encore ressentir quelque chose en les voyant dans les boutiques ?

Mais je n’eus guère de temps à consacrer à cette question un peu futile, puisque je passais devant d’autres fenêtres, où s’empilaient plutôt des annuaires, et des dossiers - on devinait un secrétariat, ou je ne sais quel bureau de commerce - et sur deux des fenêtres, écrasés entre la vitre et des volumes quelconques, l’accessoire par excellence de l’employé de bureau contemporain: les calendriers en carton, dont le verso se divise en trois cent soixante-cinq (à l’occasion, soixante-six) petites cases, et où les jours chômés sont joyeusement entourés au feutre; et le recto présente toujours une carte du monde. J’en ai reçu, de ces calendriers, sans très bien savoir ce qu’on pouvait en faire; le calendrier est bien trop petit pour pouvoir y noter quoi que ce soi; la carte est illisible et je ne crois avoir jamais eu de grand problème géographique qui puisse être résolu en la regardant - de toute façon, qui, aujourd’hui, à la recherche du nom d’une capitale, regarde encore une carte ? Sans doute ne sont-elles là que pour le plaisir, parce qu’une carte nous procure encore un plaisir indéfinissable et difficile à expliquer, et, quel que soit notre âge, contient de quoi inspirer toutes les rêvasseries nécessaires à occuper les journées inscrites de l’autre côté du carton.

Je crois même que je suis un peu ému aujourd’hui, quand je vois ces calendriers inutiles dont je sais qu’ils disparaîtront sans doute dans les années à venir. L’année toujours écrite en chiffres démesurées à leur sommet sera peut-être la dernière où on les imprimera. Ah, mais en écrivant cela, je me rend compte combien je suis trop nostalgique pour pouvoir m’ébrouer - je serai prêt à m’attacher à une goutelette de pluie pour peu qu’elle joue un rôle, même de figuration, dans un de mes souvenirs.

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